Bougeoir veneto-sarrasin à coupelle en bronze gravé aux armes de la famille Bragadin, Venise, XVI° siècle

Mis en ligne par le 21 mai 2015

Bougeoir en bronze à grande base discoïde moulurée surmontée d’une coupelle et muni d’une forte bobèche.
la forme de ce bougeoir est tout à fait Européenne, on peut la rapprocher de pièces germaniques.

L’ensemble de la surface de ce bougeoir est finement ouvragée de motifs orientalisants qui en recouvrent toute la surface: on distingue entrelacs, arabesques, zigzags et rinceaux. Ces motifs semblent parfois obturés par un matériau noirâtre solide qui pourrait être du bitume et dont on trouve encore des restes sous la base en marge du pourtour.
La base est ornée de deux blasons identiques gravés et incorporés dans le décor. Il s’agit du blason du doge Orso Ipato qui a été transmis à la famille Bragadin.
Il mesure 148 mm de hauteur, diamètre à la base: 154 mm, diamètre de la coupelle: 118 mm.

L’histoire des Bragadin a été marquée par celle de Marco Antonio Bragadin (Venise 1523 – Famagouste (Chypre) 1571) qui fut gouverneur de l’Ile de Chypre pour le compte de la République de Venise. Il fut torturé et tué par les Ottomans lorsque ces derniers envahirent Chypre en 1571. A la suite de cet événement, le pape Pie V leva sa flotte pour se battre contre la flotte turque. Il s’en suit la bataille de Lépante le 7 octobre 1571 qui mit un terme à la suprématie ottomane sur la Méditerrannée.

facade sur rue du Palazzo Bragadin à Venise, XVI° siècle

L’art du luminaire à Venise au XVI° siècle est caractérisé par la production de pièces en alliage cuivreux secondairement gravées;
et seuls quelques rares exemplaires de bougeoirs sont répertoriés.
Les exemplaires du début du XVI° siècle semblent le plus souvent profondément gravés d’un ornementation de rinceaux et d’entrelacs incluant le blason d’une noble famille du temps.

Ainsi, La Lear Collection conservait un bougeoir à balustre attribué à Venise vers 1500 aux armes de la famille Belegno. Il s’agit d’un bougeoir à coupelle surmonté d’un balustre assez rudimentaire. Sa gravure de rinceaux et d’arabesques, d’entrelacs et de zigzags. Cette pièce a de surcroit été traitée par argenture et bitumisation des reliefs pour en marquer les traits. (The Lear Collection, a study of copper-alloy socket candlesticks A.D. 200 – 1700, Bangs, London 1996, p. 19, fig. 28 & p. 71)
On peut rapprocher de l’exemplaire Lear, un bougeoir acquis en Iran par John Henderson en 1878 et conservé au British Museum ( 750 × 1003 – britishmuseum.org)

Bougeoir vénitien vers 1500, Lear collection, N° 28

Plus tard, à la fin du XVI° siècle, la gravure semble moins profonde est son inspiration est moins orientaliste. On connaît par exemple une suite de 8 bougeoirs, un plateau et une aiguière en bronze aux armes de la famille Piovene datant de la fin du XVI° siècle marquée par ce style.

http://www.sothebys.com/content/sothebys/en/auctions/ecatalogue/2014/old-master-sculpture-works-art-l14233/lot.69.html

Ensemble en bronze gravé, famille Pivoine, Venise fin du XVI° siècle

L’existence de pièces aux formes typiquement européennes mais ornés de motifs gravés coufiques ou d’arabesques islamiques à la Renaissance à Venise a donné lieu à nombre d’hypothèses.
On a qualifié ces pièces de Veneto-sarrasines; elles provenaient d’ateliers dans lesquels travaillaient des maîtres artisans syriens qui parfois signaient leurs pièces à la fin du XV° ou au début du XVI° siècle.
Ainsi on retrouve le titre mu’allim (Maître) suivi d’un nom (Zayn al-Din, Muhammad and Mahmud al-Kurdi)
On a initialement attribué ce travail à des ateliers vénitiens du XV° eu XVI° siècle dans lesquels auraient oeuvré des artisans musulmans. Certains spécialistes tels que Hans Huth en 1972, suivi par Melikian-Chirvani et Allan ont émis l’hypothèse d’une production mamelouque tardive probablement en Syrie mais peut-être aussi dans l’actuelle région du Kurdistan à cheval sur la Turquie, l’Iran et l’Irak importée à Venise.
On trouve un bougeoir très proche de l’exemplaire Lear du début du XVI° siècle au Victoria & Albert Museum de Londres/ il est conservé sous le numéro d’inventaire 307-1897
http://collections.vam.ac.uk/item/O76199/candlestick-unknown/

Bougeoir vers 1500, Syrie pour Venise, Victoria & Albert Museum, Londres

A partir du milieu du XVI° siècle, il semble que les ateliers vénitiens aient entrepris leur propre production.
Le goût de l’époque plébiscitait les modèles d’Allemagne du Sud (exemplaires Bragadin, Piovène, British Museum).
Il est possible que des exemplaires non décorés aient été importés d’Allemagne du Sud et décorés par des ateliers vénitiens dans lesquels auraient pu exercer des graveurs Moyen-Orientaux.

Au Museo Madame de Turin, la Forge de Vulcain peinte en 1584 à Venise par Jacopo Bassano pour Charles-Emmanuel 1er de Savoie représente un modèle de bougeoir tout à fait analogue à celui présenté ici.

La forge de Vulcain, Jacopo Bassano, 1584, Museo Madame, Turin

La forge de Vulcain, Jacopo Bassano, 1584, Museo Madame, Turin

La forge de Vulcain (Détail), Jacopo Bassano, 1584, Museo Madame, Turin

La forge de Vulcain (Détail), Jacopo Bassano, 1584, Museo Madame, Turin

Le British Museum conserve une pièce acquise en 1878 de la John Henderson Collection et dont l’ornementation est tout à fait comparable à celle du bougeoir présenté ici.

Bougeoir Vénitien, fin du XVI° siècle, British Museum Londres

Le Victoria & Albert Museum de Londres conserve un exemplaire dont la forme de la bobèche est comparable au notre sous le numéro d’inventaire M.69A-1934

Bougeoir Vénitien, deuxième moitié du XVI° siècle, Victoria & Albert Museum, Londres

La pièce présentée ici est très comparable aux exemplaires du Victoria & Albert Museum et du British Museum de Londres, son décor aux armes des Bragadin permet de confirmer son origine vénitienne avant 1569, date marquant le départ de Bragadin pour Chypre.

Remarques:

Références bibliographiques:

  • S. Melikian-Chirvani, Islamic Metalwork from the Iranian World. 8-18th Centuries, exh. cat. Victoria and Albert Museum, 1982;
  • A. S. Melikian-Chirvani, « Venise, entre l’Orient et l’Occident », Bulletin d’études orientales 27 (1974): 1–18; L. A. Mayer, Islamic Metalworkers and their Works (Geneva, 1959), 56–58
  • J. W. Allan, Metalwork of the Islamic World: The Aron Collection, London, 1986;
  • S. Auld, Renaissance Venice, Islam and Mahmud the Kurd. A metalworking enigma, London, 2004, pp. 7-9, 54-70, 215-267, 288-301;
  • A. Contadini, ‘Middle-Eastern objects,’
  • M. Ajmar-Wollheim and F. Dennis, At Home in Renaissance Italy, exh. cat. Victoria and Albert Museum, London, 2006, pp. 308-321
  • J. W. Allan, « Venetian-Saracenic Metalwork: The Problem of Provenance », in Venezia e l’oriente vicino: atti del Primo simposio internazionale sull’arte veneziana e l’arte islamica (Venice, 1986), 167–83
  • Hans Huth, « ‘Sarazenen’ in Venedig? » in Festschrift für Heinz Landendorf (Cologne/Vienna, 1972), 58–68